Compte-rendu de N. BAILLARGEON, Je ne suis pas une PME : Plaidoyer pour une université publique, Montréal, éditions Poètes de brousse, 2011.

 

Par François DOYON

Dans les années 1930, Heidegger enseignait que la notion de vérité des Grecs avait muté, depuis Platon, en volonté de domination de l’être. Dans Je ne suis pas une PME, N. Baillargeon prend lui aussi la métaphore de la mutation, mais pour l’appliquer à l’université d’aujourd’hui, voire à toute notre civilisation actuelle : « nous assistons là à une mutation civilisationnelle profonde, aux effets marquants, potentiellement irréversibles » (p. 10-11). La thèse fondamentale de l’essai est que notre conception de l’université s’est transformée sous la domination de l’économie, qui lui impose un paradigme technique de gestion. L’auteur déplore avec virulence le fait que cette mutation soit acceptée par la majorité des universitaires, qu’il appelle l’« ennemi intérieur ».

Le premier chapitre décrit les grandes tendances de la mutation des universités présentement en cours. L’histoire de l’université est « celle du pari de maintenir un lieu de réflexion, de recherche et d’éducation qui, tout en étant financé par des régimes politiques et divers pouvoirs, soit aussi indépendant et suffisamment à l’abri des exigences du monde environnant ainsi que de la pression de l’opinion pour que ceux qui le fréquentent puissent se consacrer à la vie de l’esprit. » (p. 19-20.) Depuis sa naissance, à l’ombre de cathédrales au Moyen Âge, l’université a dû concilier la recherche désintéressée du savoir avec les concessions nécessaires à son existence matérielle. Il a longtemps fallu le consentement de l’Église pour que l’université puisse vivre. Ce n’est pas sans raison que les premiers philosophes modernes n’étaient pas des universitaires. Aujourd’hui, la bourse de New York a remplacé le tribunal de l’Inquisition de Rome. Reprenant l’expression d’E. Press et J. Washburn, N. Baillargeon affirme que l’université est devenue un « complexe industrialo-académique » (p. 21.) En effet, l’université est maintenant gérée comme une entreprise commerciale : « Certains vocables devenus d’usage courant à l’université – clientèle, efficience, capital humain, compétence, compétition, rentabilité, investissement, subvention, partenariat public-privé, privatisation, brevet et ainsi de suite – témoignent de la diffusion et de l’acceptation de ces idées et de certaines pratiques dues à l’adoption d’un paradigme commercial et entrepreneurial et à une logique qui tend à n’être plus que celle de l’économie. » (p. 22.) L’université est soumise à ce qu’on pourrait appeler, en termes heideggériens, à une volonté de marchandisation totale de l’étant. Certes, l’université a toujours dû entretenir des liens avec la société et le système économique qui la finance, mais comme remarque l’auteur, « ce n’est pas la même chose que d’en adopter les normes, les principes et les modes de fonctionnement. » (p. 23.) Bref, avec l’avènement de l’économie du savoir s’est imposée la marchandisation du savoir. Le potentiel de commercialisation est devenu la mesure de la valeur de la recherche scientifique, et de plus en plus un critère essentiel pour obtenir une subvention. L’adoption de cette approche managériale de l’université s’est imposée dans la foulée de la Déclaration de Bologne de 1999, déclaration qui assigne comme objectif majeur de l’université non plus la poursuite du savoir pour lui-même, mais l’intégration des citoyens au marché de l’emploi. « Les cerveaux doivent correspondre aux besoins des entreprises », a déclaré Guy Breton, recteur de l’Université de Montréal, l’automne dernier. L’État, qui finance encore pour une bonne part nos universités, utilise les fonds publics non pas en vue d’assurer une éducation à tous, mais souvent pour favoriser des intérêts privés. La décision du gouvernement Charest d’équiper toutes les écoles du Québec de tableaux blancs interactifs (Smartboard) alors que des milliers d’enfants vont chaque matin à l’école le ventre vide en est un bon exemple. Les professeurs sont eux-mêmes en grande partie responsables de la perversion de la mission de l’université. Sans détour, N. Baillargeon les décrit comme l’ennemi qui, comme un ver, ronge de l’intérieur l’université : des professeurs, plus gestionnaires que scientifiques, occupent au sein de l’université une place sans aucune mesure avec la valeur scientifique de leurs travaux; des recherches d’une rigueur intellectuelle extrêmement douteuse peuvent être menées parce qu’elles sont subventionnées; des programmes et des cours intellectuellement insignifiants sont créés pour attirer une certaine « clientèle »; des professeurs plus avides de subventions que de connaissances se soumettent aux volontés de l’État et des entreprises privées.

Le deuxième chapitre montre les conséquences de cette mutation sur la recherche, particulièrement dans le domaine des « sciences » de l’éducation. « Il fut peut-être un temps où une recherche était subventionnée parce qu’elle avait de la valeur, mais nous sommes entrés dans un monde où elle a de la valeur parce qu’elle est subventionnée. » (p. 35.) Acceptant les subventions du privé, les universitaires contribuent à transformer les universités en départements de recherche et de développement des corporations. Les entreprises se servent des universités pour externaliser leurs coûts en recherche et développement. Cette soumission aux intérêts de recherche des entreprises s’accompagne d’un « asservissement idéologique » (p. 38.) Il suffit de penser aux universitaires japonais accusés de faire de la propagande au profit de l’industrie nucléaire japonaise, ou de la difficulté que peut avoir le New England Journal of Medecine à trouver des évaluateurs d’articles sans aucun lien avec l’industrie pharmaceutique. Voilà ce qui arrive lorsque les scientifiques se vendent aux compagnies. Ce ne sont plus des scientifiques, mais des employés tenus à la loyauté envers l’entreprise. Il y a même des chercheurs qui sont congédiés s’ils publient des résultats de recherche qui vont à l’encontre des intérêts des compagnies. Un chimiste peut-il, sans être inquiété, publier un article qui démontrerait la nocivité du Pepsi alors que son université est liée par un contrat d’exclusivité à cette compagnie? En ce qui concerne la recherche en éducation, l’auteur dénonce la dévalorisation de la recherche fondamentale – parce qu’elle n’est pas subventionnée – au profit de recherches théoriques fantaisistes, mais en vogue. Alors qu’il est possible d’obtenir un doctorat en science de l’éducation sans avoir lu Platon ou Rousseau, il est possible, apprend-on avec horreur, de déposer un mémoire de maîtrise sur le signe astrologique comme moyen de prédire le choix de carrière! L’oubli de la véritable mission de l’université a permis aux chercheurs universitaires en éducation de conclure une « funeste alliance » (p. 47) avec le ministère de l’Éducation : « Les fonctionnaires du ministère se félicitent de fonder leurs décisions sur des travaux universitaires et ils les légitiment par là, tandis que les universitaires voient dans l’utilisation de leurs travaux pour la prise de décision politique une reconnaissance qui établit leur valeur. » (p. 47-48.) Et je peux confirmer, en tant qu’enseignant dans un cégep qui a dû assister à des conférences de « docteurs » en éducation lors d’aliénantes journées pédagogiques, que bien des travaux en ce domaine relèvent de l’imposture intellectuelle, sinon de l’ésotérisme pur.

Le troisième chapitre montre les conséquences de la mutation des universités sur l’enseignement. L’enseignement est le parent pauvre de l’université, et il continue de s’appauvrir dangereusement. Le clientélisme des universités est souvent désolant. « [L]a création des programmes et l’acceptation des étudiants désirant s’y inscrire ne tiennent plus suffisamment compte des normes intellectuelles et académiques sur lesquelles ces décisions devraient se fonder. » (p. 52.) L’université est devenue un « moulin à diplômes » qui prospecte un marché de chair à diplômer, selon un « modèle de mise en marché de savonnettes » (p. 55). C’est ainsi qu’a été envisagée la fermeture des départements de chimie ou de philosophie afin de les remplacer par des cours de tourisme gastronomique. À ceux qui pourraient être tenté d’accuser l’auteur de s’opposer à la démocratisation de l’enseignement universitaire, celui-ci répond que « ce serait admettre qu’un laitier dont le produit n’a plus de lait que le nom puisse rétorquer aux mécontents qu’ils s’opposent à la bénéfique diffusion du calcium. » (p. 55.) Les chargés de cours sont surchargés et surutilisés, les professeurs dédaignant de plus en plus l’enseignement au premier cycle. La mission de l’enseignement universitaire est menacée. Menacée par la perte de l’esprit critique, la mise de côté de notre tradition intellectuelle. Lire et méditer les classiques ne présente plus d’intérêt parce que cela ne justifie pas l’octroi d’une subvention. Menacée par le relativisme épistémologique dont on peut voir les ravages dans le domaine de la recherche en éducation. Menacée par un déshonorant gonflement des notes : « L’usine à diplôme imprime les billets avec lesquels se paie la marchandise qu’elle vend. » (p. 67)

Le quatrième chapitre porte sur les relations qu’entretient l’université mutante avec la société. L’université doit être publique. Il faut lutter contre la hausse des frais de scolarité. La hausse des frais de scolarité, par l’endettement qu’elle engendre, contribue à l’endoctrinement et à l’asservissement au système, car plus une personne est endettée, plus elle doit travailler pour rembourser ses dettes. Les frais de scolarité sont ainsi un excellent moyen de produire des travailleurs dociles. L’université doit être au service de l‘ensemble de la société. Si à la question « Qui en profite? », on doit répondre : « Les banques et les grosses compagnies », cela veut dire que l’université a failli à sa tâche sociale. La liberté académique doit aussi est reconquise. Il est très grave de voir des éditeurs de travaux scientifiques être poursuivis par des corporations qui n’aiment pas voir leurs produits critiqués. Un universitaire doit pouvoir être libre de publier les résultats de ses recherches scientifiques, et être libre de refuser de participer à des projets qui ne respectent pas les critères de la méthode scientifique. L’universitaire ne peut pas servir à la fois la vérité et l’argent…

Comment lutter contre l’asservissement de l’université au paradigme managérial? Le cinquième chapitre propose des pistes de réflexion pour tenter de guérir l’université de sa mutation en corporation. Cette guérison passe par la recherche de moyens de poursuivre et de défendre la recherche libre, indépendante des exigences de rentabilité et des subventions. Un bon moyen pourrait être la création de cours libres dans un but d’éducation populaire. Il faut aussi encourager les universitaires à intervenir dans les débats et les combats de leur époque.  Les universitaires devraient participer activement à la production et à la diffusion de connaissances intéressant la société civile. La création d’universités populaires, comme l’UPop à Montréal, est à cet égard un pas dans la bonne direction. Il serait également temps, plus que jamais, de tenir au Québec des États généraux sur l’université, pour que l’on puisse enfin définir la conception de l’éducation qui sera propre au Québec. Reste enfin une solution radicale, qui serait sans doute la meilleure : la sécession. « [J]’imagine facilement une cinquantaine de professeurs accompagnés de quelque trois cents étudiants fondant tous ensemble un Institut universitaire voué au Studium Generale, à l’abri des désormais sclérosants contrôles extérieurs administratifs et bureaucratiques et des ennemis intérieurs aux mille visages, et sortant de la logique de la production et de la croissance à tout prix, dans le but de fonder une véritable communauté intellectuelle. » (p. 84-85.) Il est plus que temps, en effet, de fonder cette Nouvelle Académie où nul commerçant du savoir ne pourrait pénétrer. Est-ce que N. Baillargeon ne fait que rêver? C’est grâce à ceux qui rêvent encore qu’il nous reste un peu d’espoir…

Avec cet essai aussi audacieux que courageux, l’auteur a dû s’attirer les foudres de la coterie québécoise des sciences de l’éducation. Cet ouvrage, a le très grand mérite de nous tirer, tel un taon, de notre paresseux sommeil d’intellectuels diplômés ou en voie de l’être. Les amoureux du savoir sincères ont de quoi s’inquiéter, car ce qui se passe dans les universités est vraiment très préoccupant. Le questionnement sur la gestion des universités soulevées par le mouvement étudiant en ce printemps 2012 apparaît d’autant plus incontournable à la lecture de cet essai. On aurait parfois espéré que l’auteur donne plus d’exemples, quoique ceux qu’il présente suffisent déjà à faire naître cette violente indignation qui, comme disait Cicéron, est vertueuse.

–  François Doyon

francoisdoyon@yahoo.ca


2 thoughts on “Compte-rendu de N. BAILLARGEON, Je ne suis pas une PME : Plaidoyer pour une université publique, Montréal, éditions Poètes de brousse, 2011.

  1. Bravo! Excellent compte rendu d’un excellent livre de réflexion. Donne le goût de se le procurer et de le lire. On pourrait multiplier les exemples d’enseignement universitaire pratico-pratique. Dans mon domaine, la traduction, j’ai tenté, mais sans grand succès, d’introduire un cours d’histoire de la traduction au niveau du baccalauréat. L’histoire de la traduction recoupe l’histoire intellectuelle, littéraire, religieuse et politique, elle élargit les horizons, etc. Ont donnait priorité aux cours pratiques car les étudiants n’aiment pas la théorie ou les cours sans liens directes avec leur future profession. Ce sont les "clients" qui paient et qui ont donc raison.

    Réponse
    • Correction du passage ci-dessus (Il est important de se relire!):
      On donnait priorité aux cours pratiques car les étudiants n’aiment pas la théorie ni les cours sans liens directs avec leur future profession. Ce sont les “clients” qui paient et qui ont donc raison.

      Réponse

Poster un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s